Interview – bientôt sur YouTube

Retranscription d’une interview – bientôt en ligne sur YouTube


– En quelques mots, comment c’était lorsque vous étiez schizophrène ?

  • Il est difficile d’évoquer en quelques mots ce qu’est l’enfer. Je crois que seules des métaphores permettent de réaliser ce que cela représente. Pour cela, il faut se mettre à la place d’un paysan français ou allemand de 1914 qui laboure tranquillement ses champs et se retrouve le lendemain sous les obus des champs de bataille de Verdun, entouré des corps déchiquetés de ses camarades. Je n’ai que des exemples de situations apocalyptiques pour évoquer ce qu’il m’est arrivé en octobre 1987. Des termes comme « déflagration de l’esprit », « morcellement du soi », « pulvérisation de l’âme » sont également très appropriés. Dans tous les cas, j’ai énormément souffert d’une souffrance étrange, immatérielle, induite par un état où j’étais devenu victime et bourreau à la fois.

– Comment cela est-il arrivé ?

  • La schizophrénie est une « maladie » qui affecte la conscience et la perception. Lorsqu’elle m’est tombée dessus, je l’ai subie, mais je n’en avais pas conscience, d’ailleurs, je ne connaissais même pas ce mot « schizophrénie ». Elle a surgi un peu comme un brouillard floutant progressivement le paysage. Un matin, on se réveille, on se croit possédé par un démon, on entend des voix et il faut se battre. Il n’y a plus une minute pour réfléchir et se reposer. C’est impossible de prendre du recul, c’est comme une urgence continuelle pour assurer sa survie. Mais je sais, a posteriori, que la « maladie » s’est préparée depuis ma naissance. Je portais une faille qui rendait impossible le passage de l’adolescence à l’âge adulte, c’est pourquoi la schizophrénie apparaît entre 15 et 25 ans, ce n’est pas un hasard.

– Pourquoi vos proches n’ont-ils pas réagi ?

  • Ma mère a réagi lorsque j’ai évoqué que je devais faire un jeûne d’une semaine afin que Dieu puisse me communiquer la mission pour laquelle j’étais destiné, ceci au lieu de lui prêter mes bras pour l’aider à déménager de l’appartement. Elle m’a contraint à consulter notre médecin de famille. Toutefois, ce dernier n’a pas disposé d’assez d’arguments, ni pour me contraindre à me soigner, ni pour m’hospitaliser. De mon point de vue, je n’étais pas malade, au contraire, c’était ce médecin qui déconnait. J’ai lu quelque part que 30 % des schizophrènes vivent sans être diagnostiqués. Ce fut mon cas. Mon entourage me trouvait bizarre, étrange, mystérieux, impénétrable, mais j’ai réussi à sauver les apparences en scindant mes vies entre « vie publique » et « vie privée ». Extérieurement, je faisais semblant de ressembler à tout le monde, ou plutôt, je faisais ce qu’il me semblait juste pour paraître « normal », ce qui m’a permis d’assurer mon travail à temps partiel ; côté privé, je priais dans ma chambre en attendant que Dieu me « libère » et me montre ma « mission ». Je me débattais comme je pouvais avec mes « voix » et je n’avais que des activités solitaires comme la randonnée et la moto. Par chance, mon médecin m’a accordé les certificats médicaux dont j’ai eu besoin pour justifier mes nombreuses absences au travail, et mes employeurs ne m’ont pas licencié. Il faut dire que lorsque j’étais opérationnel, j’étais très efficace et très créatif dans mes emplois. J’ai eu beaucoup de chance.

– Des « voix », vous parlez d’hallucinations auditives ?

  • Oui, c’est ça, des hallucinations auditives. En ce qui me concerne, c’est le « diable » qui me parla en premier. Il me donnait l’ordre de me suicider, ou plutôt, il me soumettait des énigmes auxquelles je devais donner la « bonne » réponse pour être libéré de ses méfaits. Effectivement mes réponses n’étaient pas les « bonnes » ou pas « suffisamment bonnes », alors il me conjurait de me « tirer une balle dans la tête ». Par la suite, c’est « Dieu » qui prit le relais, mais ce n’était pas mieux, il me donnait des ordres indiscutables toujours liés à une promesse de libération. Le propre des voix, c’est qu’elles me donnaient des ordres néfastes, parfois létaux, et que ces ordres n’étaient pas négociables.

– On dit que la schizophrénie est incurable, comment vous êtes-vous guéri ?

  • Depuis que je me manifeste sur les réseaux sociaux, entre autres, j’utilise avec prudence le mot « guérir ». Non pas parce que je ne le suis pas, mais parce qu’il faudrait définir ce que cela signifie. Si l’on se réfère au Petit Larousse, il s’agit d’une « disparition totale des symptômes, avec un retour à l’état antérieur ». En ce que me concerne, la « disparition totale des symptômes » est une évidence, et ceci depuis longtemps. Par contre, le « retour à l’état antérieur » signifierait en mode « maladie psychique » une régression. Or pour guérir, il ne faut pas régresser, au contraire, il faut progresser, il faut se reconstruire intérieurement et c’est ce que j’ai fait depuis plus de vingt ans. À ce jour, je me sens aussi « reconstruit », ou tout simplement aussi « construit » que le commun des mortels, voire davantage si je compare mon état mental à celui de Donald Trump (… rires…). Mon « écosystème » intérieur (on pourrait dire ma personnalité) est structuré, nuancé, complexe, solide, aimant et aimé. Je ne vois pas comment je pourrais revenir en arrière…

– Pourquoi avoir attendu 20 ans pour en parler ?

  • Il n’y a aucun honneur à « avoir été schizophrène ». C’est beaucoup plus honorable d’avoir été champion dans une discipline olympique. Effectivement, dans la mesure où j’ai poursuivi ma vie comme si de rien n’était, il m’a fallu du temps pour réaliser que vraiment j’ai été schizophrène, puis pour établir et expliquer les liens entre ma thérapie et mon rétablissement. Quitte à en témoigner, je voulais le faire correctement. Le simple fait de l’évoquer m’aurait fait passer pour un dingue ; par contre, écrire un livre qui raconte mon histoire, identifie les causes, décrit le processus de mon rétablissement, établit les liens entre des traumatismes et les incidences sur la construction de la pensée, fait de mon récit une histoire de vie crédible, donc potentiellement intéressante.

– Avez-vous repéré les causes de votre maladie ?

  • Je me plais à dire que « ne devient pas schizophrène qui veut ! » En ce qui me concerne, je le suis devenu parce que j’ai subi un choc important lorsque j’étais dans le ventre de ma mère et qu’elle souhaita avorter. Peut-être que ce fait n’aurait pas suffi s’il avait été isolé, mais il se trouve qu’ensuite j’ai été placé très tôt, trop tôt, chez une maman de jour maltraitante. J’ai ensuite grandi dans une famille peu expressive, avec un père qui n’était pas le mien sans que je ne le sache officiellement. Le fait que j’étais un garçon sensible et pas stupide, mais loyal vis-à-vis de personnes qui me reprochaient de trop réfléchir, a fait que j’ai préféré me distordre l’esprit plutôt que de m’imposer. Je craignais et évitais tant les situations conflictuelles que je m’adaptais à tout. Il va de soi que cela s’est fait de manière totalement inconsciente, j’en ai pris conscience en remontant progressivement dans mes « mémoires ». Après, il y a une autre explication, scientifique celle-ci, ou plutôt psychanalytique, à savoir l’impossibilité de construire mon « image symbolique du corps » ; mais il faudrait une journée devant nous pour développer ce sujet.

– L’image symbolique du corps, brièvement ?

  • Oui, l’image symbolique du corps. Pour reprendre une métaphore, nous sommes constitués un peu comme les ordinateurs, de hardware et de software, soit : le corps et le mental. Lorsque hardware et software ne sont pas en adéquation, il y a alors des bugs et des plantages. Lorsque les ressentis du corps, soit tout ce qui provient de nos capteurs émotionnels, ne sont plus interprétés et synthétisés correctement par notre mental, toutes les interprétations de ce que nous appelons « réalité » sont alors possibles, et ce jusqu’à entendre des voix et fabriquer des images. La schizophrénie représente l’état extrême de cette dissociation entre le corps et le mental, soit une fracture dans l’image symbolique du corps. Je pense personnellement que toute souffrance psychique est un trouble chronique ou passager du rapport à son corps. Le fait de pleurer rétablit ce désordre.

– C’est donc une thérapie corporelle qui vous a sauvé ?

  • Oui, c’est ça, une thérapie corporelle. Une thérapie qui a pour but de redonner au corps la dynamique, la souplesse, les proportions qu’il aurait dû développer sans ses traumatismes, soit sans ses tensions chroniques engendrées par un état d’anxiété également chronique et inconscient. Le corps encaisse les chocs et se déforme, ou s’adapte, durant la croissance. Chez toutes les personnes angoissées, la respiration est faussée : plus courte, plus saccadée, parfois discontinue, ceci en raison de crispations au niveau du diaphragme. Cela engendre plein de « problèmes » qui sont considérés comme mineurs par la médecine traditionnelle. Je pense au taux de PH trop élevé, à l’hypertension artérielle, aux dérèglements des taux de calcium et de magnésium engendrant une légère tétanie, et de là l’insomnie, la fatigue et j’en passe… Agir sur le rétablissement de cette structure conduit inexorablement à libérer les mémoires émotionnelles inconscientes, donc les tensions, les angoisses. Après, je ne peux pas dire comment cela se fait, mais cela s’est fait en ce qui me concerne. Je me suis reconstruit physiquement et cela a rétabli mon psychisme, ou plutôt, le tout s’est harmonisé. Cela a pris du temps, environ 7-8 ans, mais j’ai rattrapé le retard accusé par la maladie jusqu’à retrouver l’âge de mes artères. Je peux encore dire que je n’ai jamais été « stabilisé », je n’ai cessé d’évoluer… et j’évolue encore.

– Vous êtes en train de dire que la maladie psychique est une maladie physique ?

  • Oui en effet, vous l’avez bien dit ! À mon avis, la « maladie psychique » est un concept de la psychiatrie qui, elle, est fondée sur des principes cartésiens qui morcellent l’être humain au lieu de l’unifier, et ce en inventant des maladies. La nomenclature des troubles mentaux, qui ne cesse de croître de DSM en DSM, relève de mon point de vue davantage de la botanique que d’une démarche scientifique. A priori, je ne suis pas le seul à le penser. Les conseils de la psychiatrie en rapport au corps sont « d’aller faire du sport » – ce que je détestais car mon corps ne s’y prêtait pas – ou de « faire du régime » – , soit retirer un rare plaisir encore présent – et éventuellement de la relaxation. Mais la psychiatrie n’établit aucun lien entre « l’apparence » corporelle et le mental, car elle en est tout bonnement incapable. Comment peut-on séparer le psychique du physique ? Le psychisme n’est-il pas inscrit « quelque part » dans le corps ? ou, en d’autres termes, le corps n’est-il pas la représentation matérialisée du mental, n‘est-il pas la résultante du fonctionnement incroyablement complexe de l’ensemble des cellules qui nous constituent ? Ma thérapeute, à l’origine physiothérapeute, ne comprenait pas cette obstination de la psychiatrie à vouloir travailler sur le « mental » ou le « psychologique », soit des concepts scientifiquement non démontrés, alors que le corps, lui, est dur, palpable, rectifiable et à portée de main. Certains courants de pensée orientaux considèrent d’ailleurs cette vision morcelée comme bien naïve.

– Qu’entendez-vous par « rectifiable » ?

  • Le principe est que tout être humain – ou animal – qui grandit sans traumatismes graves, donc sans tensions, développe naturellement une morphologie élégante, souple, proportionnée. Regardez simplement un chat en bonne santé, il est souple, félin, fier et malin. A contrario, un chat maltraité, sevré trop tôt est avachi, agressif, craintif, voire même maladroit. Rectifier la morphologie consiste à redonner au corps cette dynamique qu’il aurait dû développer sans les adaptations négatives.

– Et comment procède-t-on pour rectifier la morphologie ?

  • On le fait un peu comme un carrossier qui connaît la forme originale de l’automobile qu’il répare. On croit, par exemple, qu’une scoliose ne se rectifie pas, cela n’est pas vrai. La scoliose est la réponse à une lordose et le tout s’est établi suite à des tensions chroniques du diaphragme qui a empêché la croissance du tout. Tout est lié, tout est si logique. J’exclus naturellement les adaptations qui ont pour cause des travaux pénibles, des maladies, des accidents, des usures naturelles et des héritages génétiques. Pour quelle raison tant de jeunes présentent des déformations de la colonne vertébrale alors qu’ils débutent leur vie ? C’est parce que leurs tensions ont empêché le développement harmonieux de leur squelette. Ceci dit, pour « rectifier », il faut maîtriser des postures adaptées qui rétablissent la dynamique, avec ce que nous appelons le Souffle profond. Il est indispensable, car d’une part il détend le corps – il est bien connu qu’il faut expirer à fond lorsque l’on porte des charges lourdes – et d’autre part le Souffle véhicule les mémoires qui demandent à être expulsées en quelque sorte. Suis-je clair dans mes explications ?

– Que vous reste-t-il de votre schizophrénie ?

  • Votre question est intéressante. Malades ou pas, nous sommes tous la résultante de notre patrimoine génétique, de notre éducation, de nos expériences, de nos accidents, de notre tempérament et j’en passe… Soit la résultante d’une somme infinie de facteurs. Nous pouvons nommer cela notre « personnalité » et nous réagirons en fonction d’elle dans l’existence. De mon expérience, il me reste je crois deux « qualités » surdéveloppées en raison du contexte particulier de la maladie, un peu comme Tarzan a développé des facultés en raison de la nécessité de survivre dans une jungle hostile (sourire) : une capacité de cognition plutôt rapide, soit d’analyser et de synthétiser un problème dans le but de le résoudre, ainsi qu’une imagination débordante. L’imagination vient du fait que j’ai appris à réfléchir sans prendre en compte certains éléments qui constituent la « réalité » – ou les contraintes – du commun des mortels, ou encore, du « facteur humain ». Du coup, je pouvais envisager tous les possibles, sans aucune restriction. J’ai conservé cette faculté à trouver des solutions qui sortent des cadres conventionnels. En « négatif », il me reste que j’ai toujours un peu de peine à m’endormir et un peu d’hyperactivité, même si cela me rend parfois service. Je peux encore dire que je ne fais pas tellement de différence entre les personnes « saines » et les personnes « malades » sur le plan psychique. Lorsque j’étais schizophrène, j’ai toujours ressenti qu’il subsistait en moi comme une sorte de noyau sain, mon véritable moi. Actuellement, je « vois » peut-être un peu mieux que les autres le noyau sain de chacun, surtout chez les jeunes autistes qui sont enfermés dans leur tour d’ivoire.
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    – Vous pensez que l’autisme est également dû à des traumatismes ?
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  • Quitte à décevoir la « communauté », qui tend à sortir l’autisme du champ de la psychose, je pense également que l’autisme est consécutive à un ou des traumatismes profonds, du moins peut-être certaines formes d’autisme. Actuellement, on cherche des « causes » à l’autisme dans trois directions : la piste génétique, la piste neurobiologique et la piste environnementale, de laquelle on exclut souvent les chocs psychologiques (qui engendrent peut-être des questions gênantes de culpabilité !). Est-ce que les enfants autistes des années 60-70-80 étaient différents des enfants autistes actuels ? Je dis cela, parce que Mme Dolto savait les soigner et les guérir  au moyen de la psychanalyse en les prenant en charge très tôt, soit lorsque les « mémoires traumatiques » étaient fraîches et qu’elles n’avaient pas encore altéré la morphologie des enfants. Pour avoir travaillé pendant plus de quinze ans avec des adolescents et des jeunes adultes affectés par de légères formes d’autisme (Asperger, TSA), je constate indubitablement des postures « adaptées » négativement par des tensions physiques chroniques. Si les causes sont effectivement génétiques ou neurobiologiques, elles sont effectivement irréversibles. Si elles sont « environnementales », alors cela vaudrait la peine d’essayer la réhabilitation morphologique.

– Quels conseils donneriez-vous à une personne diagnostiquée schizophrène ?

  • Un dicton chinois dit que les conseils n’éclairent que la route parcourue par celui qui les donne. Les personnes qui m’ont rendu le plus service lorsque j’étais « malade », sont celles qui ont réagi avec une certaine franchise face à mon attitude empreinte d’une très grande froideur émotionnelle. En recevant en quelque sorte des « limites », les autres démarquaient, bien malgré eux, des « contours » à ma personnalité. Extérieurement, je ne manifestais rien, mais intérieurement, je ne vous explique pas à quel point j’étais barbouillé. Ceci dit, ce n’est pas un conseil, cela m’a convenu un certain temps. À part ça, si je dois donner un conseil, c’est de prendre soin de son corps, en pratiquant modérément du sport, mais aussi en faisant des ballades en solitaire durant lesquelles on expire profondément au rythme des pas, par exemple. On peut le faire à vélo aussi. L’expiration associée à un léger effort apporte de la détente. C’est ce que l’on fait en thérapie de réadaptation morpho-psychologique, mais en plus, on rectifie les « déformations » sur le corps de manière à ce que la réadaptation s’inscrive sur la durée. On peut également pratiquer des postures méditatives de zen ou de yoga, mais il faut être prudent, car elles peuvent brasser des souvenirs très douloureux. Je peux également dire qu’au fur et à mesure de ma réhabilitation, je réalisais à quel point le monde, les autres, les thérapeutes, bref, les gens étaient bien plus bienveillants et tolérants envers moi que je ne l’étais moi-même à mon égard. Ma méfiance face à la vie en général était en fait une méfiance vis-à-vis de mes propres émotions, mais il faut du temps.

– À quel moment précis avez-vous réalisé que vous étiez guéri ?

  • La guérison est venue un peu comme est venue la maladie. À nouveau je préfère évoquer un « rétablissement » plutôt qu’une « guérison » qui sous-entend un fait assez bien démarqué dans le temps. Le rétablissement est un processus, je préfère ce terme. À vrai dire, c’est en 2006, lorsque dans mon activité professionnelle j’ai dû évaluer le potentiel d’intégration de deux adultes contemporains, informaticiens et schizophrènes (comme moi avant !) que j’ai eu un électrochoc. Nous étions assis autour du même bureau, mais eux en tant que « patients » et moi en tant que « spécialiste en intégration professionnelle ». J’ai un peu outrepassé le cadre de ma fonction afin qu’ils évoquent leurs parcours et surtout leurs « voix ». J’ai alors pleinement réalisé que, moi aussi, j’avais été schizophrène et que j’étais guéri. C’est là que j’ai commencé à écrire.

– Est-ce que l’écriture fait partie du processus de guérison ?

  • Avant d’écrire, je n’y aurais pas cru une seconde ; après l’avoir fait, mais surtout après l’avoir révélé à tous, je n’ai aucun doute. Boris Cyrulnik dit que « Tout récit de vie est une entreprise de libération », et il a raison. Avant d’écrire, j’étais guéri, mais il subsistait comme une chape de plomb qui m’enfermait avec mon histoire passée. La grande majorité des gens que je côtoyais ne connaissaient pas mon histoire, ceci était désarçonnant, d’autant plus que je travaillais dans la réhabilitation de personnes diagnostiquées schizophrènes, entre autres. Je me sentais comme le compatriote d’individus avec lesquels il m’était interdit de partager cette « ressemblance ». En outre, je ressens le fait d’avoir écrit mon récit comme un point final à cette histoire. Elle est en quelque sorte en boîte, couchée et confinée. Elle me permet de rattraper, d’intégrer et de métaboliser une part de vie « volée ».

– Du coup, quels sont vos projets maintenant ?

  • J’ai beaucoup de projets, et en fait je n’ai jamais eu autant d’opportunités pour réaliser ces projets. Deux choses me tiennent particulièrement à cœur : ce sont les voyages à moto avec un minimum de bagages et l’écriture. Je travaille actuellement sur un roman. Par contre, je ne mesure pas encore l’onde de choc que produit mon témoignage. On me demande de faire une conférence à Paris, de témoigner dans un séminaire à Toulouse, de dispenser les soins que j’ai reçus. Du coup, je me sens comme aspiré pour répondre favorablement à ce destin qui m’appelle. Non seulement je connais les postures réadaptatives de la morpho-thérapie, mais je connais de l’intérieur les tourments de la schizophrénie. Quel risque ai-je à essayer de prendre le relais de ma thérapeute, Mme Christen, à laquelle je rends hommage…

Octobre 2019